Trois Français sur quatre sont attentifs aujourd’hui aux conditions d'élevage des animaux lorsqu'ils achètent un produit alimentaire et associent au bien-être des animaux la qualité des aliments. Cette sensibilité des consommateurs et des citoyens à une éthique de production, exacerbée par des ouvrages et des documentaires critiques des modes d’élevage et d’abattage industriels, témoigne d’une évolution des représentations de l’animal et de son statut dans la société, confirmée par l’évolution des lois et de la réglementation relative à la protection animale. Depuis le 28 janvier 2015, l’animal n’est plus considéré dans le Code civil comme « un bien meuble » (article 528) mais comme un « être vivant doué de sensibilité » (nouvel article 515-14), le Code civil s’alignant sur les Codes pénal et rural qui reconnaissaient déjà les animaux comme « des êtres vivants et sensibles ». Le ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt (MAAF) vient de mettre en place avec les producteurs, les scientifiques et les organisations de la protection animale une « stratégie de la France 2015-2020 » qui place « le bien-être animal au cœur d’une activité durable » et s’inscrit dans la droite ligne du plan d’action global pour l’agro-écologie.

Le bien-être animal apparaît donc comme un enjeu de société et un sujet de politique publique complexe car il comporte de nombreuses dimensions scientifiques, techniques, économiques, sociales et éthiques – ces dimensions pouvant entrer en concurrence. Complexe par son caractère multidimensionnel, la notion de bien-être animal l’est aussi par son caractère évolutif et relatif. Si elle varie selon les avancées des connaissances scientifiques sur la douleur et les besoins comportementaux des animaux notamment, elle touche à des valeurs qui fondent notre rapport à l’animal, à la technique et plus largement à la nature et à la société. Enfin si elle apparaît urgente à aborder pour comprendre les attentes sociétales, son traitement n’aura de sens que s’il ne sépare pas le futur professionnel du futur consommateur et du futur citoyen.

Mais comment cerner les enjeux épistémologiques et didactiques d’une notion complexe qui est aussi une question socialement vive ?
Le site "bien-être animal dans l'enseignement agricole : éléments de réflexion" réussit ce pari grâce au choix d’une forme ouverte constituée de renvois et susceptible d’évolutions qui permet de mettre en évidence et en perspective le caractère multidimensionnel et polémique de la notion de bien-être animal.

Le caractère multidimensionnel d’abord 
Le découpage en six parties clairement identifiées propose un parcours dans une matière foisonnante que les angles d’attaque choisis permettent d’ordonner et que le système des renvois et l’indication des références permettent d’enrichir et d’approfondir. Ainsi la partie 1 « Histoire de la prise en compte du bien-être animal » met en perspective la définition du bien-être animal en relation avec les avancées de l’éthologie d’une part et les évolutions juridiques d’autre part de « l’encadrement de la protection animale ». La présentation par fiches thématiques dans cette première partie permet d’éclairer les enjeux des débats actuels qu’il s’agisse du focus sur les conceptions de l’animal aux XVIIe et XVIIIe siècles encore prégnantes aujourd’hui ou de la distinction conceptuelle entre sensibilité et sentience qui distingue l’approche juridique française de l’approche anglosaxonne.
Les parties 2 « facteurs susceptibles d’intervenir dans l’état de bien-être » et 5 « l’évaluation du bien-être animal » sont à lire en miroir car elles montrent dans leurs contenus et leur composition comment les critères et indicateurs du bien-être animal évoluent en synergie avec sa propre définition. Les auteurs du site adoptent tour à tour une approche diachronique et synchronique du bien-être animal par les scientifiques et ce faisant proposent une réflexion épistémologique sur les différentes disciplines mobilisées et les objets qui sont les leurs: si les biologistes (éthologues, écologues…) privilégient les aspects liés au comportement en interaction avec l’environnement, les zootechniciens ont plutôt considéré les notions de productivité, de rentabilité ; les physiologistes se sont concentrés sur le stress et ses conditions d’apparition ; les vétérinaires se sont focalisés principalement sur l’absence de maladie. Aujourd’hui les études en éthologie sur la relation homme-animal font évoluer ces différentes approches scientifiques, obligeant à repenser la définition du bien-être animal et à en revisiter les indicateurs. Différentes méthodes d’évaluation du bien-être animal sont d’ailleurs recensées dans le mémento avec les limites inhérentes à chacune puisque, comme les auteurs le signalent à juste titre, elles « découpent une réalité holistique ». Une attention particulière est désormais accordée à la capacité des animaux à exprimer l’ensemble de leur répertoire comportemental, tant leurs émotions et leur état psychologique constituent des critères déterminants dans l’évaluation de leur bien-être.
La partie 3 montre précisément comment l’évolution récente des connaissances scientifiques (éthologie et sciences cognitives) amène à devoir reconsidérer la complexité mentale de l’animal et à lui reconnaître la capacité de ressentir des émotions, d’avoir des besoins et d’accéder à un certain degré de conscience. Partant elle « requestionne » les présupposés de la zootechnie et la vision mécaniciste de l’animal qu’elle véhicule encore aujourd’hui en minimisant le point de vue de l’animal dans son environnement. Longtemps définie comme une science de l’exploitation des animaux, la zootechnie ne doit-elle pas se penser davantage comme une science de la relation entre l’homme et l’animal au service de l’élevage et de sa durabilité ?

Le caractère polémique 
Au fil de la lecture mais surtout dans la partie 4 « les controverses éthiques associées au bien-être animal », les auteurs inventorient et vulgarisent avec précision les principales éthiques animales qui nourrissent les débats sur le bien-être animal et plus largement sur le statut de l’animal, notamment l’animal de production. Ces développements philosophiques permettent de situer et d’éclairer dans les débats virulents qui parfois les opposent les différents points de vue des acteurs : éleveurs, distributeurs, consommateurs, philosophes et chercheurs, associations militantes de la cause animale.
Cette appréhension des débats et de leurs enjeux est indispensable pour les élèves, futurs acteurs du monde professionnel agricole dans leur majorité et tous futurs citoyens.
C’est en toute objectivité – et ce n’est pas le moindre mérite de ce site – que des « éléments de réflexion » sont donnés pour apprendre, comprendre et questionner comme en témoignent les nombreuses interrogations et problématiques qui jalonnent le propos : « comment rendre compatible la pratique du gavage des palmipèdes avec les exigences du comportement animal ? » et plus largement comment concilier le respect des caractéristiques psychobiologiques des animaux avec l’intensification et la standardisation des productions animales ? Comment penser le conflit entre valeurs éthiques et finalités économiques et trouver des consensus ou des compromis susceptibles encore d’évoluer ?
« Les approches didactiques relatives au bien-être animal » de la partie 6 offrent des pistes variées et stimulantes, théoriques et pratiques, disciplinaires ou pluridisciplinaires, dans l’espace de la classe ou sur le terrain : questionnement sur les pratiques professionnelles et les valeurs qui les fondent ; sensibilisation aux outils d’évaluation du bien-être animal et analyse critique ; (re)valorisation de l’observation comme compétence clé, apprentissage d’une attitude empathique des élèves avec les animaux qui complète les compétences techniques par de réelles compétences animalières...

La demande croissante des consommateurs et des citoyens pour des produits respectueux du bien-être animal oblige à mettre en place une alliance éthique et durable entre les agriculteurs et les consommateurs. Par la richesse de ses explications et leur mise en perspective, par la diversité des parcours et des illustrations qu’il offre et par les questionnements qu’il suscite, ce mémento y contribue largement en invitant au dialogue entre zootechniciens et philosophes. Au-delà d’un enseignement et d’un apprentissage réfléchi du bien-être animal, il invite les apprenants et les formateurs et enseignants (techniciens ou non) à s’interroger sur leur responsabilité collective et individuelle et à restaurer la professionalité de l’éleveur, « premier acteur du bien-être de ses animaux ».


















Pages utiles : PagesOrphelines, PagesACreer, RechercheTexte, ReglesDeFormatage, AideWikiNi, TableauDeBordDeCeWiki, AdministrationDeWikiNi.