Les points de vue des chercheurs


Le bien-être animal est un thème qui intéresse les chercheurs au travers de disciplines aussi variées que la physiologie, l’éthologie, l’économie, la sociologie ou la philosophie. Si les travaux de recherche visent à clarifier la notion de bien-être animal, il n'en reste pas moins que des controverses scientifiques aussi bien qu'éthiques opposent les chercheurs et témoignent de la difficulté, voire de l'impossibilité de l'objectiver totalement.
Nous avons eu l'occasion de présenter les différents critères qui tentent de "scientifiser" le bien-être animal et les divergences de conceptions qu'elles sous-tendent. Le choix du critère d'évaluation n'est pas neutre et des désaccords marqués ponctuent les propos tenus dans les colloques et les articles de recherche dont nous citons ici les principaux. (1) Les émotions et les sensations sont-elles des critères plus pertinents que les comportements ? (2) Peut-on porter un jugement sur des émotions qui, dans la nature, permettent la survie de l'animal, comme la peur ? (3) Peut-on définir pour l'animal ce qui doit être son bien-être à long terme, lorsqu'il peut être antagonique d'un bien-être à court terme ? (4) Quel contexte de vie de référence choisit-on ? Est-ce le contexte naturel, alors qu'il est lui-même générateur de douleurs et de souffrances ? (5) L'animal a-t-il une conscience et laquelle ? (6) Quels critères peut-on prendre en compte dans les contextes de production ?

Fraser [1] questionne par ailleurs la place de l'éthique chez le chercheur. Il met pour sa part en lumière deux profils de chercheurs dans le champ du bien-être animal : les premiers défendent une certaine forme d'agriculture en déniant toutes questions éthiques comme celle de savoir s'il est moralement acceptable d'arrêter de nourrir les poules pendant plusieurs jours en vue de stopper la production d’œufs ; les seconds invoquent l'autorité de la science pour défendre des pratiques industrielles en s'appuyant sur une définition réductrice du bien-être animal. Selon lui, les scientifiques ont créé une représentation polarisée et trompeuse du bien-être animal au lieu d'en promouvoir une analyse objective. De l'avis de Porcher [2], les biologistes et zootechniciens ont développé une conception du bien-être animal fondée sur l'adaptation de l'animal au système industriel et non pas sur l'adaptation du système à l'animal. Le « bien être animal si séduisant de prime abord (…) ne vise pas à proposer d'autres modes d'élevage mais à rendre compatible  bien-être animal et productivité ». Elle incrimine une production animale qu'elle distingue de l'élevage. Le bien-être s'inscrit dans la relation et non pas dans un calcul positiviste, une recherche d’objectivité qui conduirait à refuser l'anthropomorphisme et qui serait fondée sur la primauté affirmée de l’intérêt économique sur les valeurs morales. Elle reproche que le bien-être animal se réduise à des moyens de le mesurer. « La transformation de la critique sociale du traitement des animaux dans les systèmes industriels en problématique scientifique du bien-être animal a conduit à accorder une primauté quasi exclusive à un objectif d’évaluation, c'est-à-dire de mesure du bien-être animal au détriment d'une réflexion complexe portant sur le sens et les contenus du travail en élevage ».

Sans chercher à prendre partie en faveur d'une analyse plutôt qu'une autre, ses observations et ses prises de position témoignent des tensions d'ordre éthique qui irriguent le monde de la recherche. Elles nous amènent à considérer la question posée par le scientifique qui travaille dans le domaine du bien-être animal comme portant les conditions dans lesquelles l'animal s’inscrit et les objectifs auquel il doit répondre [3]. Poser par exemple la question du bien-être dans les conditions d'engraissement d’un cochon, c'est présupposé l'engraissement moralement acceptable. Lorsque qu'un scientifique pose une question sur le bien-être animal, il le pose en termes d’évaluation du degré de bien-être qu'un système particulier fait subir à un animal et comment améliorer le niveau de bien-être dans ce système. C'est pourquoi Haynes [3] invite donc les communautés scientifiques à se questionner sur les valeurs qui fondent leur conception du bien-être animal, et les implications éthiques en jeu qui permettront de déterminer quelles pratiques et quelles réformes réalisées.

[1] Fraser, D. (1998). Animal ethics and the « new perception » of animal agriculture. in R. Blair, R. Rajamahendran, M. Mohan, L.S. Stephens & M.Y. Yang (Eds.), New Directions in Animal Production Systems. (pp. 240-247). Canadian Society of Animal Science, Vancouver.
[2] Porcher, J. (2002). Éleveurs et animaux ; réinventer le lien. Paris : Presses universitaires de France.
[3] Haynes, R.P. (2011). Competing conceptions of animal welfare and their ethical implications for the treatment of non-human animals. Acta Biotheor 59, 105-120.